le petit banc

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Non choses

Vilem Flusser


Ce texte est extrait du livre intitulé La Civilisation des Médias de V.Flusser aux éditions Circé. Flusser est un philosophe et écrivain tchèque, il est notamment reconnu pour son travail sur le langage, les images et la technique.

Le monde: une simple surface
En route vers le monde des non-choses

Abstraire, cela veut dire soustraire. Question : de quoi et pour quoi soustraire ? Naguère encore cette question restait implicite, car la réponse allait de soi. Naguère encore, le monde autour de nous était fait de choses. Les choses, c’était le « concret », ce à quoi l’être humain pouvait se raccrocher dans la vie. « Abstraire », c’était alors faire un mouvement grâce auquel l’homme pouvait prendre du recul face à ce qui l’entourait : un mouvement d’éloignement par rapport aux choses, allant des choses vers des non-choses. Ces non-choses que recherchait l’abstraction, on les appelait des « formes » (quoi que l’ on pût entendre par là : par exemple des concepts, des modèles, des symboles). Cela permettait de graduer l’abstraction: plus une forme s’éloignait des choses, plus elle était abstraite, « théorique ». Le plus haut degré de l’abstraction était alors atteint par les formes les plus générales (c’est-à-dire les plus vides) : par exemple les symboles logiques. Le projet de l’abstraction, c’était de maîtriser les choses environnantes à partir de cette distance, de les « saisir », de « s’informer » à leur sujet. La réponse, alors évidente, à la question posée par l’abstraction : à partir de quoi, et en vue de quoi ? s’énonçait ainsi : « partant des choses, aller vers l’information ». La réponse n’est plus évidente. Le monde qui nous entoure est en train de subir un changement révolutionnaire; nos conditions d’existence changent. Quelque chose de nouveau est en train de naître.
Les choses dures autour de nous commencent à être supplantées par des non-choses molles : le hardware par le software. Les choses quittent le centre de l’intérêt, celui-ci se concentre sur l’information. Nous ne pouvons ni ne voulons plus faire fond sur les choses: elles ne sont plus « le concret ». C’est pourquoi « abstraire » ne peut plus signifier « s’éloigner des choses ».
Il ne peut subsister aucun doute sur le fait que les choses sont de moins en moins intéressantes. Partout apparaissent des symptômes de ce désintérêt. La plus grande partie de la société est occupée non plus à produire des choses, mais à manipuler des informations. Le prolétariat, ce producteur des choses, devient minoritaire ; les fonctionnaires de tout poil, les employés du « secteur tertiaire »,ces producteurs de non-choses, eux, deviennent majoritaires. On ne réclame plus une paire de chaussures ou un meuble, mais des vacances plus longues ou une meilleure école pour les enfants : non plus encore plus de choses, mais toujours plus d’informations. La mentalité liée aux choses : à leur production, leur possession, leur accumulation, cède la place à une autre, qui veut plus de jouissances, d’expériences vécues, de biens, d’acquisition de savoirs - bref, plus d’informations. Dans un environnement où les choses disparaissent, la vie prend une coloration nouvelle: le concret, ce n’est plus la chaussure, c’est l’usage de la chaussure ; elle intéresse non pas en tant que chose, mais que valeur informative. La valeur se transfère de la chose à l’information: c’est la transmutation de toutes les valeurs.
Ce déplacement de l’intérêt, de la chose vers l’information, on peut l’expliquer par le fait que la production des choses est automatisée. Les machines reçoivent de l’information pour cracher des choses en masse. Tous ces rasoirs, ces briquets, ces stylos, ces flacons en plastique sont pratiquement sans valeur. La seule valeur réside dans l’information, le « programme » des machines. Plus nous apprendrons à programmer, à informer des robots, plus les choses dans leur ensemble deviendront sans valeur (y compris les maisons, les véhicules, les tableaux, les poèmes, les compositions musicales). Ce raz de marée de choses qui nous inonde, cette inflation, c’est précisément la preuve de notre désintérêt croissant pour les choses. Elles deviennent toutes de simples gadgets, des bêtises, objet de mépris. C’est là aussi le nouveau sens de la notion d’ « impérialisme » : l’humanité est dominée par les groupes qui disposent de l’information permettant de construire les armes et les centrales atomiques, de pratiquer les manipulations génétiques et de disposer des appareils administratifs. Qui ne dispose que des choses, des matières premières ou des produits alimentaires se voit forcé de se soumettre à ces informations toujours plus coûteuses. Du point de vue économique, social, politique, le concret, ce n’est pas la chose, c’est l’information. Le monde autour de nous devient de plus en plus mou, nébuleux, spectral.
Les informations : ces non-choses inquiétantes que sont les images de la télévision, les données stockées dans les ordinateurs, les programmes inscrits dans les robots, les microfilms, les hologrammes, on ne peut pas les prendre en mains. Tout cela est, littéralement, insaisissable, échappe à la [com]préhension. Certes le mot « information » veut dire « formation dans » les choses. Les informations exigent des supports matériels: tubes cathodiques, puces, ondes électromagnétiques. Mais le hardware est de moins en moins coûteux, et le software l’est de plus en plus. Bien que les informations nouvelles ne puissent pas encore, pour l’instant, se passer du support résiduel des choses, celui-ci n’est déjà plus qu’un objet de mépris. Ce n’est pas sur les puces et les bits que nous avons à tourner notre attention. Ce caractère fantomatique de notre environnement, cette brume incompréhensible qui le caractérise, c’est l’atmosphère où nous devons vivre.
Sur les choses, nous ne pouvons plus faire fond ; quant aux informations, nous ne savons pas comment faire fond sur elles. Nous n’avons plus aucun fondement. C’est dans ce contexte que se pose la question de l’abstraction: à partir de quoi, et en vue de quoi ? Le but de toute abstraction est d’accéder, par la prise de recul, à la maîtrise de l’environnement concret. Jamais cela n’a été plus nécessaire que maintenant. L’environnement en face duquel il nous faut prendre une distance, c’est ce monde nébuleux des informations qui nous programment. Elles sont le concret à partir duquel nous devons pratiquer l’abstraction, et il devient possible de voir vers quoi orienter notre travail d’abstraction: nous devons, pour parler avec Husserl, « faire retour à la Chose ». Abstraire, cela doit signifier aujourd’hui retrouver le chemin qui mène à la Chose. Pour comprendre ce nouveau sens, inversé, du concept d’ « abstraction », nous devons tenter de nous représenter ce que sera la vie concrète dans un environnement où les choses n’existeront plus: la vie de nos descendants. C’est en effet à partir de ce concret-là qu’il faut abstraire.
Il n’est pas difficilede se représenter cette vie-là : les « hommes nouveaux » qui jouent avec des appareillages électroniques et s’enivrent à ce jeu, ils sont déjà là autour de nous et vivent aujourd’hui déjà cette vie de demain, cette vie d’où la Chose est absente. Une caractéristique frappante en est l’atrophie de la main. Sans intérêt pour les choses, l’homme de l’avenir n’aura plus besoin de mains, car il n’aura plus rien à manier. Les appareils qu’il aura programmés se chargeront de toutes les manipulations. Ce qui restera des mains, c’est le bout des doigts; avec lui, l’homme de l’avenir appuiera sur des touches pour jouer avec des symboles et tirer de ses appareils des informations audiovisuelles. L’homme de l’avenir, le pianoteur sans mains, il ne manipulera pas, il palpera. Sa vie ne sera plus un drame, c’est-à-dire une pièce de théâtre avec une action, mais un spectacle à programme. L’homme nouveau ne voudra plus rien faire ni rien avoir; il voudra jouir de ce qui sera programmé. Ce qui caractérisera sa vie concrète, ce ne sera pas le travail, ni la pratique, mais la contemplativité et la théorie. Non pas homo faber, ouvrier, mais homo ludens, jouant avec les formes : tel est l’homme de cet avenir sans choses.
Si nous voulons nous orienter dans cet environnement mou, de plus en plus fantomatique des non-choses, il nous faut essayer de retrouver le chemin qui conduit aux phénomènes. « Abstraire » cela signifieranécessairement tirer des non-choses les « causes » les affaires, les dossiers. Non pas les « choses », mais les « cause; » : les choses apparaissent comme définitivement comme inintéressantes. Une fois pour toutes, les objets en dur se sont dissous en champs, en systèmes relationnels ; quant à l’ « environnement objectif » sur lequel on pouvait faire fond, il s’est écroulé sans retour. Personne ne peut plus croire que cette table en dur sur laquelle j’écris soit en réalité davantage qu’un essaim d’électrons, donc un vide. Si la chose prétend à une réalité objective, la « cause »,l’affaire admet qu’elle est un lieu où entrent en collision des projets humains. En tant que chose, qu’objet, la table est un bloc de matière, une résistance, un« problème » auquel je me heurte; en tant que « cause », qu’affaire, elle est partie intégrante d’une convention générale. À la matérialité de la table, je ne peux plus croire; je peux croire, en revanche, au fait que je participe à une convention générale dans lequel sont présentes des affaires telles que des tables. Je peux m’asseoir à ma table et écrire dessus parce que je participe à une convention qui me permet tout simplement d’exister. Ma table est un élément de la convention, et je suis moi-même un élément de la convention. La table ne serait pas là, et je ne serais pas là moi non plus s’il n’y avait pas une telle convention. L’affaire,ce n’est pas moi et ce n’est pas la table, c’est la relation moi-table. L’environnement fait de choses est devenu inintéressant, l’intérêt s’est porté sur la documentation. Ce sont les documents, les formes, les modèles qui commencent à faire le contenu concret de l’environnement. C’est de ces éléments concrets qui nous programment que nous devons tirer par abstraction les données de fait. Celles-ci peuvent et doivent être réduites, toutes en bloc, à un commun dénominateur : nous ne sommes pas seuls au monde, nous y sommes avec d’autres, et toutes nos expériences vécues, toutes les connaissances que nous acquérons, toutes nos évaluations sont la conséquence de la convention que nous passons avec les autres. Le chemin de la nouvelle abstraction mène de l’information vers les autres. Au fond, le « retour à la chose » consiste à découvrir les codes afin d’en émanciper et soi-même et les autres.
(1989)