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James Hillman

L'âme des choses

James Hillman


Il s'agit ici d'une lettre de James Hillman, psychologue américain à Michael Ventura, journaliste et essayiste américain. Cet extrait est tiré du livre Malgré un siècle de psychotherapie le monde va de plus en plus mal édité chez ULMUS CONPANY LTD.

Cher Michael,

Je veux exposer - de manière pragmatique! - les liens qui existent entre l’âme et les choses. Alors, on verra plus clairement ce que signifie être un « citoyen psychologique ». Tout commence par les symptômes - début classique en psychologie des profondeurs. C’est par là que Freud a commencé avec ses patientes hystériques à Vienne, tout comme Jung avec ses malades schizos de l’asile d’aliénés. Pour tenter de comprendre les étranges manifestations de la psyché, ils inventèrent la psychologie des profondeurs et l’introversion, pour comprendre ce qui passait à l’intérieur des sentiments et des souvenirs du patient. Il faut suivre les symptômes. La pathologie nous conduit toujours vers de nouveaux inconnus. Le champ de la psychothérapie peut se réduire à une réaction à des symptômes. Tandis qu’ils changent de décennie en décennie - nous ne voyons plus de cas comme ceux que Freud et Jung ont connus au début du siècle - la thérapie invente de nouvelles idées et de nouvelles interprétations.

Quels sont les symptômes de notre époque ?
Des pesticides sur les pommes; de l’amiante sur les tuyaux de chauffage; du plomb dans la peinture des plafonds de salles de classe; du mercure dans le poisson; des conservateurs dans les hotdogs; de la fumée de cigarette dans les dîners; des rayonnements dans les fours à micro-ondes; des aérosols, des boules de naphtaline, du radon, des plumes, des désinfectants, des parfums, des gaz d’échappement; la colle et les synthétiques dans nos lits; les antibiotiques et les hormones dans la viande de boeuf. Nous nous réveillons chaque matin en ayant peur des choses au milieu desquelles nous vivons, de tout ce que nous mangeons, nous buvons et nous respirons. « Je suis lentement en train d’être empoisonné. » Notre environnement le plus proche est devenu hostile. Pour vivre, je dois être attentif, constamment suspicieux, en faction à l’entrée de la caverne. Mais ce n’est pas un smilodon*, qui va me dévorer, moi et mon clan, c’est le cher frigo familial qui détruit la couche d’ozone.

Si nous étions d’une culture différente, nous dirions: on nous a jeté un sort; c’est de la magie noire; nous avons perdu la faveur des esprits; ma vitalité est sapée par des forces invisibles. En attribuant des effets mortels à des choses - le four à micro-ondes, l’amiante, la fumée de cigarette, le hot-dog. Je suis en train de dire qu’elles ont suffisamment de pouvoir pour nous liquider. L’ objet est devenu habité par le symptôme. C’est un pouvoir étranger dont il faut se méfier, qu’il faut éliminer ou se concilier. « Ne reste pas près du micro-onde pendant qu’il fonctionne; ne calfeutre pas trop les fenêtres pour que l’air puisse circuler; n’avale rien sans avoir lu les étiquettes et les avertissements; jette dans des conteneurs spéciaux et dans des lieux appropriés les batteries, les aérosols et les produits chimiques domestiques. » Tu vois où je veux en venir: mes suspicions et mes rituels précautionneux annoncent que je vis dans un monde animé. Les choses ne sont plus seulement des matières inertes, des objets, des trucs. Faisons un pas de plus dans cette direction: peut-être la magie noire ne vient-elle pas seulement de la nature matérielle des choses, mais aussi de leur nature formelle. (Aristote explique que tous les événements ont une nature matérielle comme la pierre ou le bois d’une sculpture, et une nature formelle comme son idée, son dessin, son modelé.) Suppose que nous soyons blessés autant par la forme des choses que par leur matière, la forme signifiant leurs qualités esthétiques. Par exemple: tasses en polystyrène, lampes fluorescentes, poignées de portes défectueuses, chaises inconfortables, tissus bon marché aux couleurs criardes, choc creux et agressif des objets posés sur du faux bois. Assez. L’âme, que les Classiques ont définie comme la fonne des corps vivants, pourrait être affectée par la forme d’autres corps (dessin, modelé, couleur, idée de base ou « image ») de la même manière que la matière de nos corps est affectée par la matière d’autres corps (pesticides, additifs, conservateurs). Plotin a clairement établi cela (De la Beauté 1.6.2): « Les choses sont belles en participant au monde par leur forme... Une chose est laide quand elle n’est pas maîtrisée dans sa forme » (morphe).

Toi et moi sommes psychologiquement en mauvais état parce que notre monde physique est distordu. Et, ajoute Plotin: « Quand l’âme rencontre une chose laide, elle la nie, se détourne d’elle, elle en est contrariée, comme par une dissonance. » Plotin décrit là les conditions cliniques de la psyché qui se tourne vers la thérapie: désaccordée, repliée sur elle-même, contrariée. Le laid nous rend névrosé. Si c’est la forme des choses qui dérange l’âme, alors la thérapie doit prêter attention aux formes nocives. Chaque citoyen est déjà attentif à la nature matérielle des choses, à leur valeur écologique (recyclage, protection, conservation), mais le rôle spécifique du citoyen psychologique est d’éveiller et d’affiner sa sensibilité esthétique. Pourquoi un citoyen psychologique ? Parce que la psychanalyse apprend à « voir à travers », à avoir l’intuition des processus invisibles, pour découvrir quelles formes sont à l’oeuvre dans les événements - le nez pour flairer, l’oreille pour écouter, le troisième oeil. La tâche de la thérapie revient à aider le citoyen à percevoir des formes, et ceci demande le même courage personnel exigé dans les rapports personnels. Le courage civique à notre époque écologiquement consciente ne se limite pas à demander une justice sociale, mais aussi une justice esthétique avec la volonté de porter des jugements de goût et de défendre publiquement la beauté. Une prise de conscience de la forme nous ferait sentir à quel point nous sommes assaillis et insultés tout au long de la journée par des choses emplies conçues de façon irréfléchie: bâtiments prétentieux, ventilation bruyante, salles de réunions oppressantes, lumière irritante, gigantesques espaces de parking indéfinis.

Un regard esthétique exigerait que les choses soient conçues avec plus de réflexion. Et cette attention détournée de soi-même vers les choses commencerait à redonner la santé à l’âme du monde. Hygiène esthétique. Les séances de thérapie se passeraient autant en discussion sur les choses et les endroits qui affectent nos états d’ esprit t nos réactions, que sur les gens. L’écologie en profondeur commence avec nos réactions esthétiques, et le retour du citoyen à la participation politique commence par une déclaration de ses goûts.

Nous pourrions reformuler la notion consommation excessive, en reconnaissant pour la première fois que la substances matérielles concrétisant pour nous « l‘excès » - alcool, drogues, caféine, sucre - sont des concentrations aiguës de mauvais traitements que nous avons tolérés sans le savoir et qui viennent de la nature ou de la forme offensante des choses. (Dans la pensée ancienne, la nature d’une chose était souvent identifiée avec sa forme plutôt qu’avec sa matière) Tu vois, il est tout à fait possible que nous devenions dépandants de substances matérielles en entrant dans un état d’anesthésie ou d’hyper-esthétisme qui nous altère au point de ne pas sentir les insultes esthétiques qui nous blessent. Tout d’un coup il ne semble pas qu’il y ait une différence entre la psychologie des profondeurs et le design.

Penses à ça! Les gens ont essayé de réduire la psychologie des profondeurs à la religion, disant que tu vas chez ton analyste comme s’il était un prêtre ou un confesseur, et ils ont transformé l’analyse en philosophie de la sagesse orientale (l’analyste comme gourou); en éducation (l‘analyste comme tuteur,mentor, entraîneur); même l’analyste comme faiseur de mythe qui réécrit (recadre) l’histoire de ta vie. Je ne m’entionnerai même pas les autres dissolutions en nourrice, mère, pseudo-amant, guide, sage-femme, et ainsi de suite. Ici j’en viens à une nouvelle manière de dissoudre la thérapie en autre chose: décorateur d’intérieur, architecte, urbaniste, concepteur d’objets. Il y a une différence, cependant. Je pense que la thérapie et le design se séparent dans la mesure où le design recherche toujours le bien, ce canon d’unité plaisante et d’équilibre harmonieux - le « bon » goût - tandis que la thérapie en tant qu ‘esthétique chercherait principalement à sensibiliser l’imagination. Seulement, voilà le hic: enlever les protections et libérer l’imagination invite toujours le démon, ce qui dérange le «bon» design. Il ne suffit pas d’être dans une chambre décorée avec goût. La thérapie du pain blanc s’est toujours protégée à l’intérieur de cabinets de consultation bien aménagés, avec des chaises confortables et une décoration artistique. Le « bon » design peut mener à la médiocrité d’une adaptation normative plutôt qu’ aux profondeurs de l’âme.

Profondeur signifie mort, démons, boue, obscurité, désordre et beaucoup d’autres mots puissants de l’industrie psychologique, comme dysfonctionnement, maladie, défense, distorsion, pulsions, drogues et désespoir. Aussi le design qui invite à la profondeur va en fait se concentrer sur la forme, mais ce recentrage n’exclura pas le pathologique. Le problème pour le concepteur-designer, comme pour le thérapeute, est de coordonner le pathologique à l’intérieur du design de telle façon que les désordres de la psyché évoqués i-dessus ne soient ni exclus comme dans un centre commerial à la Disneyland, ni laissés sans contrôle comme dans un développement urbain anarchique. La thérapie doit être sublime. La terreur doit être intégrée à sa beauté. Et aussi dans son design. On dirait que seules les armes de guerre montrent un tel sens du sublime dans leur conception. Par là, je veux dire qu’un «bon design» intègre les syndromes de telle manière que la psyché traumatisée puisse se trouver un havre dans le monde. Pour faire s’échapper nos âmes du cabinet de consultation et de notre espace intérieur personnel, nous avons besoin d’espace dans le monde pour la pathologie de l’âme. Nous pourrons alors restituer les syndromes.Le monde pourra alors nous soutenir dans notre confusion, nous soignant en nous intégrant. Nos ruminations obsessionnelles apparaissent dans les schémas répétitifs des tuiles des mosquées, des frises, et dans les manuscrits celtiques; dans l’hystérie théâtrale des églises baroques; dans le vide anorexique des atriums si hauts enchâssés dans du verre; dans la claustrophobie oppressante des caravanes suréquipées et basses de plafonds; dans le refuge tapageur hors lu désespoir au milieu des machines à sous des casinos et des quartiers mal famés. Les films condensent l’âme en une seule «prise» en intégrant paysage, architecture, mobilier, lumière, mouvement humain et parole. Le décor signale les pathologies de l’intrigu autant que les dialogues et l’action. Et les citoyens, qui viennent de terminer leur séance de thérapie pour s’assoir parmi les spectateurs profitent dans la salle de cinéma de leçons de psychologie en profondeur simplement en prenant en compte les détails esthétiques enregistrés par la caméra.

Je recherche des modèles de ce genre pour réfléchir à la thérapie, car ils sont enracinés dans la psyché dl! monde. Vers la fin de ce siècle, nous avons commencé à penser à l’esprit humain moins comme appartenant à la nature physique et à la culture historique, comme à l’époque de Freud et de Jung, mais plutôt comme faisant partie intégrante des images des médias. L’intériorité est tout entière dans l’apparence. Si le design réussit à façonner le monde en réceptacles satisfaisant aux étranges prédilections de l’âme, alors la thérapie doit identifier les choses et les lieux où l’ intrigue des vies humaines - mythos est le mot grec que nous traduisons par intrigueprend forme concrète. Là elle pourra commencer à s’occuper de l’âme et même à la soigner. Si nous poursuivons le parallèle, en étudiant la thérapie comme une activité esthétique, des conséquences surprenantes en découlent. Par exemple, la hiérarchie clinique qui place le psychiatre au sommet et le spécialiste de la thérapie par l’art tout en bas de l’échelle, s’inverse complètement. Alors que les spécialistes des arts d’expression - chorégraphes, musiciens et plasticiens - n’ obtiennent que de salaires de misère et un respect social de même niveau, ils seraient plus valorisés que les docteurs en médecine et autres. Se produirait alors une véritable saturnale dans laquelle le distributeur de produits chimiques (le psychiatre) tomberait au rang mineur d’infirmier spécialisé dans la camisole de force, celui qu'on appelle en dernier ressort. Tout ce qui est formel- rhétorique, théâtre, mode, athlétisme, mouvement, gestuelle - deviendrait indice d’amélioration plus que la compréhension intérieure, l’équilibre des sentiments et des rapports personnels. Cette petite révolution qui place l’esthétique en haut aiderait à réimaginer le travail thérapeutique comme la fin d’une anesthésie, un réveil, l’élimination de « l’abrutissement psychique » que Robert Jay Lifton appelle la maladie de notre temps. Chaque chose que nous remarquons revient à la vie; réanimation, ravissement. Les personnes cachées dans les choses dont les formes parlent, se remettent à parler. La clinique devient vraiment une maison de fous, tout y est vivant, et notre préoccupation se détourne de nous-même vers cette vie. Porte, que penses-tu du fait que personne ne peut te fermer normalement et doit te claquer avec fracas? Petite tasse en plastique, aimes-tu être jetée? Ne préfèrerais-tu pas être une tasse en vraie porcelaine de Chine mille fois touchée par des lèvres avides, lavée et gardée sur une étagère ? Grand mur de banque vide, haut de trois étages, n’ as-tu pas envie d’une façade avec du caractère, ne réclames-tu pas des graffiti fantastiques? Aire de stationnement, n’y a-t-il aucun moyen de te détendre un peu, de peindre une caricature sur le goudron, ou un labyrinthe ou une carte ou des slogans - une manière quelconque de faire que tu ne sois pas aussi ennuyeusement répétitive? Nous placer sur un plan esthétique va nous faire heurter de front de nombreux préjugés fondés sur des raisonnements académiques. Exemple: une appréciation esthétique est une affaire personnelle circonscrite à un individu et ne peut fournir une théorie saine et empirique pour la thérapie. Autre exemple: l’esthétique est toujours secondaire par rapport aux problèmes thérapeutiques majeurs comme la guérison, l’amélioration morale, et la cohésion sociale. Ou encore: se préoccuper de la forme esthétique et du design est un luxe comparé aux problèmes réels de la toxicité des matériaux et des problèmes économiques réels qui font du tort au patient. La beauté n’a jamais rien résolu. Contrairement à l’Égypte ancienne et à la Grèce antique, au Bali moderne ou aux « primitifs » emplumés et peinturlurés de Nouvelle-Guinée, notre culture ne peut pas accepter l’esthétique comme une donnée essentielle de la vie quotidienne. Les préjugés contre la beauté mettent en évidence la vraie préférence de notre culture pour la laideur déguisée en utile, pratique, moral, nouveau et rapide. La raison de cette répression de la beauté- la beauté n’est pas plus prise en compte en thérapie que dans les supermarchés ou les bureaux - n’est rien d’autre que le pivot de toute la culture américaine: le puritanisme.

Tu vois, le goût, comme le mot l’implique, éveille les sens et libère l’imagination. Le goût se souvient de la beauté; il aime le plaisir; il tend à se raffiner pour profiter de plaisirs plus intéressants. Le puritanisme préfère plutôt se concentrer sur les dures réalités et les choix moraux avec lesquels tu dois travailler et souffrir. Mais pour moi, le choix moral le plus important que nous ayons à faire aujourd’hui, si nous sommes vraiment concernés par l’état stressé et opprimé des âmes de nos clients, est d’aiguiser leur sens de la beauté. D’un seul coup, nous avons fait la paix entre le Surmoi moraliste et la recherche du plaisir du Ça, mis fin à la guerre chronique entre culpabilité et avidité, refus et désir, honte et appétit. C’était une bataille provoquée par la théorie thérapeutique, non par la psyché; une théorie disant que la thérapie favorise l’amélioration morale (appelée maturité) plutôt que la recherche du plaisir. Cette guerre n’a pas lieu d’être si nous imaginons le Surmoi comme un principe esthétique plutôt que moral. Ainsi le Ça ne serait pas condamné pour ses désirs ni détourné de ses plaisirs. Il serait encouragé d’ enhaut pour leur trouver un imaginaire plus fertile et une forme supérieure. Sinon, la thérapie reste victorienne, coincée dans la morale individualiste du dix-neuvième siècle de ses origines et dans son mépris habituel du monde, lequel incite toujours le Ça à vivre ses plaisirs. Chaque fois que la thérapie suggère à un client de prendre un engagement ou une décision pour améliorer sa « maturité » ou son «contrôle», l’ego héroïque renaît - ce puritain déterminé, à la mâchoire serrée, pour qui le principe de plaisir est un dragon qu ‘il faut abattre. Souviens-toi de cette merveilleuse définition de la beauté: « La beauté est un plaisir concrétisé. La beauté est le plaisir perçu comme une qualité de l’objet » (George Santayana). Ainsi le chemin de la beauté suit les poteaux indicateurs du plaisir. Mais Monsieur Propre barre la route. Le puritanisme n’est pas une plaisanterie. C’est la fibre structurelle de l’Amérique; c’est notre innervation, notre anatomie. Et, si Freud a raison de penser que l’anatomie est la destinée, alors nous descendons tous du Mayflower. Alors il n’y a pas d’espoir d’un réveil esthétique. Nous ne pouvons pas vaincre « l’abrutissement psychisme » de Lifton, parce que son fondement est le puritanisme. Nous sommes censés être abrutis sensuellement. C’est la nature fondamentale de la bonté puritaine.

Nous sommes abrutis parce que nous sommes anesthésiés, sans esthétique, esthétiquement inconscients, refoulant la beauté. Regarde simplement notre pays - la beauté époustouflante de ce continent et puis regarde ce que nous autres immigrants, Bible en main, prêtres et prédicateurs en remorque, en avons fait. Pas le pillage, pas l’exploitation, pas le principe du profit; non, en tant que peuple, nous sommes dépourvus de beauté et nous nous consacrons à la laideur. Et pourtant nous savons tous que rien n’émeut autant l’âme qu’ un sursaut esthétique à la vue d’un renard dans une forêt, d’un beau visage ouvert, ou à l’écoute d’une jolie mélodie. La sensation, l’imagination, le plaisir, la beauté sont ce à quoi l’âme aspire, sachant d’une manière innée que tout cela lui viendrait en aide. Pourtant, notre devise est «Refuse!» Et nous votons des lois pour rendre tout «propre» et «sûr»- sans danger pour les enfants, impossible à falsifier, impossible de tomber, impossible à pirater. Commencer chaque repas avec une prémédication - de l’eau chlorée et glacée pour engourdir la langue, les lèvres et le palais. Des lois pour protéger les enfants dans des véhicules mobiles de façon à les garder en vie pour pouvoir les ignorer, les réprimander et ne pas avoir de «maison» fixe. Des lois pour l’ordre, à partir du moment oû le cosmos (mot grec pour l’ordre esthétique) naturel n’est plus sensible. Voici la terre promise, et les lois continuent quand même à descendre de la montagne. La prohibition est la loi ultime de cette terre. Regarde des écoliers de onze et douze ans débattre à la télévision s’il faut ou non dénoncer à ses parents un copain qui fume en cachette, parce que fumer c’est mauvais pour sa santé. Est-ce de l’amitié ou de l’espionnage pour le respect de la loi? Peut-être la péroraison est l’un des derniers plaisirs que l’esprit peut s’offrir in extremis. Ainsi, on ne m’empêchera pas de continuer. Par ailleurs, l’esthétique et la thérapie par les choses sont aussi éminemment pratiques. Prends par exemple notre guerre commerciale avec le Japon. Nous croyons avoir perdu parce qu’ils ont de meilleurs techniques de gestion; parce qu’ils prévoient à plus long terme; parce qu’ils sont mieux coordonnés entre banquiers, chercheurs, industriels et gouvernement; parce qu’ils travaillent comme des esclaves. Ces raisons économiques ne sont pas suffisantes. Il y a aussi une raison esthétique à leur assurance de qualité, que notre esprit puritain ne peut même pas imaginer. Les Japonais sont éduqués esthétiquement très tôt et vivent dans une culture vouée autant au chrysanthème (beauté) qu’à l’épée (efficacité) - pour employer leurs propres symboles.

Les Japonais - les gens ordinaires- ont comme passe temps la calligraphie, l’agencement floral, la danse gestuelle, les papiers découpés. Ils vivent dans un monde d’attention au détail, que nous traitons de contrôle de qualité. Leur oeil est éduqué pour l’observation, leur main pour le geste harmonieux. Regarde un préparateur de sushi. Même leur langage est plein d’attention. C’est cette éducation esthétique qui leur donne cet avantage économique, même s’ils se saoulent et se fatiguent autant que nous. Le puritanisme, et non le plaisir esthétique, domine aussi nos prisons, le plus grand désastre social d’aujourd’hui. A la Bibliothèque Kinsey, en Indiana, j’ai vu des piles de dessins, cahiers et lettres confisqués à des hommes en prison parce que ce matériau fleurait bon les fantasmes sexuels. Ce matériau doit être confisqué parce que le sexe, en pensée comme en art, est aussi mauvais que le sexe en action: ainsi s’exprime l’esprit puritain. Alors à la place d’une sexualité dans l’imaginaire, nous avons la sodomie, le viol, des comportements de voyou, la violence sado-masochiste. Ne serait-il pas plus sage de faire venir des artistes pour aider ces hommes à exécuter de grandes peintures murales érotiques sur les murs du pénitencier, et des danseurs pour élaborer des gestes rituels, si ces thérapies esthétiques peuvent réduire, par le biais de la beauté, la fréquence des viols, des coups de poignard jaloux et des plaisirs sadiques derrière ces barreaux. Epuisé. La fin du round! L’éponge. Si tout ceci paraît tiré par les cheveux et loin d’être adéquat pour remplacer un siècle de psychothérapie, laisse tomber. Laisse-la vivre. C’est toute la question, n’est ce pas? Déboucher de vieilles bouteilles pleines de vin nouveau, aussi étrange que puisse en être le goût?

JIM